Ces îles qui marchent

Publié le par Mots d'Ivoire

(extrait, Chant 2)

     Mes camarades ont des jeux d'enfants chagrins Ils inventent en décembre un ciel clair sur lequel ils dessinent un grand soleil patibulaire qu'ils mènent en laisse comme un roi fainéant Les camarades du soleil s'en vont par le trou des métro hiératiques de douleurs bues et dans leurs yeux dépolis voyage un vol d'oiseau du pays Leur voix carillon lointain dans la bise vole d'azur en azur comme pour se donner l'écho d'un beau dimanche du pays [fin de l'enregistrement] Aux écureuils aux bouleaux curieux ils content parfois des choses drôles Et qui verrait à leurs paupières une larme s'éblouir penserait plutôt au verglas qu'à des pleurs chus comme rosée J'aime leurs pas sur les trottoirs comme goélettes qui vont tanguant C'est que mon île ils gardent encore ta démarche de fille déhanchée Et dans leur tête bruissent vos parfums mers courtisanes partout présentes !


     À vous mes amis je pense ce soir plus que jamais Serge Roland Jean-Richard Émile À Carmenta aux sourires de Mont-Carmel À Rosie la jeune maman coquelicot Gigi dont la mémoire en moi siffle comme une crinière À ce bon zigue d'Anthony Phelps Tous qui buvez de la bière en pensant à René Philoctète.


     Davertige à Paris cherche l'ombre de Van Gogh en rêvant aux délices de l'anthropophagie Puissent les alouettes lui tourner une couronne !


     À Montréal près de Decelles un soir je jetai dans la boîte aux lettres un billet pour ma patrie Oh qu'il retourne à mes amis qu'il leur dise que le soleil claque plus haut d'un jour vermeil J'ai le coeur qui ruisselle comme un nid dans l'azur !

 

René Philoctète. Ces îles qui marchent. Port-au-Prince: Spirale, 1969; 2e édition Port-au-Prince: Mémoire, 1992, page 37 (le début du Chant 2).

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René Philoctète                           

                             Photo © 1992 Antonio Bruno
                               Archives, Éditions Mémoire

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René Philoctète est né le 16 novembre 1932 à Jérémie (Haïti). Co-fondateur du mouvement Spiralisme avec Jean-Claude Fignolé et Frankétienne, il est l'un de ceux qui a le plus marqué la poésie haïtienne du 20ème siècle. Avec son frère Raymond, journaliste et critique, il s'est engagé à une relecture précise de tous les grands classiques de la littérature haïtienne. Il est par-dessus tout un grand amateur de Rimbaud.

Membre fondateur du mouvement Haïti Littéraire du début des années 1960 avec Anthony Phelps, Roland Morisseau, Serge Legagneur, Davertige et Auguste Ténor, Philoctète fait de la poésie un espace de combat, d'amour et de solidarité.

Philoctète quitte Haïti en deux fois: en 1966, pour le Québec où il retrouve ses amis de Haïti Littéraire. Il y reste six mois, le temps d'écrire Ces îles qui marchent. Il part une semaine en Argentine en 1992 afin de recevoir le Prix du parlement argentin.

Son œuvre est une promesse sur le temps, sur la femme et l'homme et un chant éternel à la beauté. Dans les années soixante, encouragé par son ami Gérard Résil, homme de théâtre, il se découvre une grande passion pour la scène et se met à écrire des pièces de théâtre, jouées à Port-au-Prince. Il se lance également après les années 1980 dans le roman. Il initie une œuvre poétique créole, avec des textes publiés dans la revue Conjonction et dans le quotidien Le Nouvelliste.

La tentation politique est grande chez le poète. Il s'insurge contre les tentations totalitaires qui menacent la jeune démocratie haïtienne, à la chute des Duvalier, sa poésie devient plutôt un bréviaire politique. Une urgence de combattre la violence et la montée de la dictature. Dans le quotidien Le Nouvelliste, il tient chronique, avec une plume acide pour dénoncer la bêtise et la politicaillerie haïtienne.

René Philoctète est décédé à Port-au-Prince le 17 juillet 1995. Sa poésie influence de nombreux jeunes poètes et d'écrivains. Mais cette œuvre, saluée par la critique haïtienne et si frémissante de fraternité et d'humanité, n'a pas bénéficié jusqu'ici de reconnaissance internationale. Pour refuser l'oubli, Lyonel Trouillot rassemble quelques textes de Philoctète, publiés aux Actes Sud en 2003, Anthologie poétique.

                                                                                                                Rodney Saint-Éloi

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Oeuvres principales:

Romans:
  • Le huitième jour. Port-au-Prince: Éditions de l'an 2000, 1973.
  • Le peuple des terres mêlées. Port-au-Prince: Deschamps, 1989.
  • Une saison de cigales. Port-au-Prince: Éditions Conjonction, 1993.

Poésie:

  • Saison des hommes. Port-au-Prince: s.n., 1960.
  • Margha. Illustrations de Luckner Lazard. Port-au-Prince: Art Graphique Presse, 1961.
  • Les tambours du soleil. Port-au-Prince: Imprimerie des Antilles, 1962; Mis en scène par Faubert Bolivar, 1999 à Port-au-Prince.
  • Promesse. Port-au-Prince: s.n., 1963
  • Et caetera. Port-au-Prince: s.n., 1967; Port-au-Prince: Atelier Fardin, 1974.
  • Ces îles qui marchent. Port-au-Prince: Spirale, 1969; Port-au-Prince: Éditions Mémoire, 1992.
  • Margha; Les tambours du soleil; et Ces îles qui marchent. (réimprimés en facsimile avec des poésies de René Depestre, Roger Dorsinville et Roland Morisseau). Nendeln: Kraus Reprint, 1970.
  • Herbes folles. Port-au-Prince: s.n. 1982.
  • Ping-Pong politique. Port-au-Prince: s.n., 1987.
  • Caraïbe.  Port-au-Prince: s.n., 1982; Port-au-Prince: Editions Mémoire, 1995.
  • Anthologie poétique. Édition établie et présentée par Lyonel Trouillot. Paris: Actes Sud, 2003.

Nouvelles:

  • Il faut dès fois que les dieux meurent (nouvelles et récits).  (« La petite sœur aux cheveux corbeaux », « Les fiancés du Maquis de Château », « Les alouettes du miroir », « Fleurs de quénepiers et mariage d'enfants », « Le Président et les ballons stupides », « Il faut dès fois que les dieux meurent »). Port-au-Prince: s.n., 1992.

Théâtre:

  • Rose morte. Port-au-Prince: 1962, texte miméographié.
  • Boukman, ou le rejeté des enfers. Port-au-Prince: 1963, texte miméographié.
  • Escargots. Port-au-Prince: 1965, texte miméographié.
  • Monsieur de Vastey. Port-au-Prince: Éditions Fardin, 1975.

Discographie:

  • « Margha » et « Psaume », poèmes de René Philoctète dits par Pierre Brisson sur son disque À voix basse (volume 1). Port-au-Prince: Productions Batofou, 2004.

Prix et distinctions littéraires:

  • 1970     Premier prix du concours des Éditions de l'an 2000, pour Le huitième jour.
  • 1999     Hommage à René Philoctète, Bibliothèque Monique Calixte, FOKAL, Port-au-Prince.


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 Je suis l'aubain dans la cité des hommes de ma race
 Je suis celui qui sort de toutes parts et qui n'est point d'ici.
 Je viens par les chemins mouvants de l'eau
 avec mission de préserver l'ardente boucle de la soif
 
ô mon Pays que Voici.


 

(Anthony Phelps, Mon pays que voici)

 

 

Source :

http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/philoctete.html  

 

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