PARABOLE DE LA MER...

Publié le par Mots d'Ivoire

 

1

 

J’invoque la mer et son audience funèbre et l’odeur violente de son acclamation.

La mer qu’agite un remords très ancien et qui s’engouffre dans le livre de ses voiles.

Mer de bonne alliance et repue d’amnésie pour qui fut témoin du crime.

La foule n’était point aux ripailles mais avide seulement de chair comme une femme qui se pâme devant l’étoffe neuve aux doigts de l’amant.

Montrez dit-elle, tendant une main impérieuse, ce nègre d’eau salée qu’il me plaira de multiplier ou de mutiler.

 

J’invoque la mer et son tumulte d’insouciance à l’arrivée des îles levant  haut des falaises assaillies d’oiseaux sacrés.

Et nous voilà, hommes des mers, prisonniers des labours et des caprices du fouet, retournés au commencement de l’enfance aux servitudes du vaincu, à la noblesse des mornes.

 

J’invoque la mer gardienne de la coupure comme qui dirait une guillotine ou les incisives d’une matrone sur le cordon ombilical

Les vagues ont fait leur révérence pieuse et des peuples s’agenouillèrent malgré leur nudité et l’éclat de leur sexe.

Et ce fut comme un piège bordé d’écume sanguinolente et nul ne devait s’en retourner dans la terre d’avant confiée à l’arbre de l’oubli.

 

J’invoque la mer comme une longue chaîne aux pieds des îles, comme une frondaison majeure et jalouse, comme une femme mettant au monde un soleil noir dans un grand cri jamais éteint


2

 

Mer intime où le désir fait sa ruche sans se soucier de l’inquiétude des nuits, ni de la ronde du malheur, ni de l’exil des étoiles que nous confondions avec des fruits.

Et l’homme aussi gonfle sa mer aux portes de nos plages.

Bélier incestueux car après tout nous sommes frères et sœurs de même misère.

Et des femmes de sucre effaçaient sur nos lèvres ce goût de mer fouettée jusqu’au sang.

Nous faisons commerce d’avenir et d’amour portant sur notre tête un siècle infâme à nom de crime.

 

Elles se creusaient comme des berceaux, gonflant leurs seins d’amertume malgré le souffle du plaisir et la foudre nuptiale.

Et celles qui parmi nous accueillirent le maître,  celles là seules connaissaient la profondeur de ses yeux, le bleu de son désir et l’autre face de sa piraterie.

Et qu’il soit dit que nous fûmes escortés des pleureuses divines.

Et qu’il soit dit que nous fûmes la seule barque sans retour, la seule solitude des plantations

  

3

 

J’invoque encore la mer et son concert d’étoiles et ses mille paupières d’écume et ses vagues ouvertes par où s’évade mon histoire.

Mer qui soulève les matins dans des casiers de lumière et qui dédie à l’inventaire des poissons ses parures d’arc-en-ciel. Nous les nommons chat, cardinal, bourse, coffre et tant de noms détournés des dictionnaires.

Qu’ils s’accommodent à nos palais comme autant de recettes chargées de sel et de piment, de bois d’inde et de citron vert. Qu’ils s’accommodent tel un rituel amérindien.

Mer de maman dlo qu’ailleurs on chante Yémaya. Peuples de sirènes et de migrants venus du fond des cales.

Je n’ai foulé le sable qu’en dissidence, hélant tambour à la rescousse, tressant la paille de l’oubli comme une terre rapportée, comme un galet d’histoire souterraine

Je n’ai foulé le sable qu’en dissidence, hélant canot sur le rivage pour la multiplication de son miracle quand midi presse le lambi de rendre sa glaire de onze heures.

 

Ce monde sans femme hormis aux heures du bain démarré. Bain renouvelant le pacte d’eau salée et la promesse de survivre en ce pays nouveau  où les raisins violets vont au bord de mer.

 

Jamais nous ne chantâmes ce monde de mer et qui fut dédaigné par les mornes. Nous lui baillions dos songeant à ses manières de mégère ou de sorcière. Monde sans arbres et sans totems tout sculpté de squelettes. Nous tournions dos à ce trafic de nuits salées…

 

Ce ne fut mer de conquête mais d’arrivée au bout des voiles. Mer de grandes peines grinçantes quand l’homme en nous perdait sa langue d’homme et jusqu’au nom de sa mère.

Ce fut mer d’un langage des langages mêlant les dieux à d’autres dieux, égrappant les tribus et ne laissant que l’angoisse individuelle et la terreur du voyage. Ce fut mer de Babel, de langues sourdes et inutiles, de mutisme soudain et de signes contraints, de langues sans visages pour modeler l’espérance

Et nous fîmes langues de toutes langues volant à la mer des souffles de conques et des mots brûlés de sel et d’îles à venir. Langues en marche vers des langues inouïes, vers la calligraphie des îles. Langues de sable !


4

 

Et nos pêcheurs sont paysans de mer, comme les mains des îles en balade sur l’écume et qui s’en reviennent avant la nuit tombée et l’heure des esprits. Hommes des bordures et non des profondeurs, naviguant entre les héritages de tant de peuples et les pulsations d’un rêve nomade.

Et nos marchandes n’ont cure de la mer qu’elles portent en elle comme une houle incendiée. Allant à la criée des bourgs annoncer la nouvelle, portant sur leur tête des morceaux de mer dans un panier d’osier tapissé de feuilles vertes. Mais de mer, elles ne font point mention tandis qu’elles cassent un cri aux alentours des mornes.

Nous au couchant c’est le soleil que nous voyons tomber d’un poids de roche écarlate. C’est l’horizon que nous voyons cligner telle une paupière lasse et nous sommes de retour dans nos cases pour traverser la nuit non point en marins, malgré le tangage des ombres, mais en naufragés agrippés à l’îlot de nos lampes.


5

 

La mer en papillotes roulant la tempête de ses muscles, roulant les tonneaux de ses vagues, roulant ses cigares d’écume et nous laissant livrés à la vindicte des cyclones

 

Je dicte à cette mer, à la page froissée de sa colère,  à sa peau fripée, bosselée comme un steel-band, à son front de bélier, la prière des mornes ouverts à l’appel des conques.

 

Caillots d’îles sans charité de mer… Des hommes venus de l’autre bord ont célébré leur magie et les femmes ont campé dans les frissons du désir.

Je les vois, tout à la proue de la nuit, avec leurs manières de reptile, creuser aux hanches de la mer une danse divine pour recréer le monde

 

Point de villes hautes mais des hommes cousant des points d’îles, occupés aux travaux des pirogues, mais des femmes silencieuses occupées aux travaux de vannerie rêvant d’une île ancienne, à son lit de varechs, à son collier d’étoiles, à ses promesses vaincues par de plus fortes épices.

 

Point de villes hautes mais l’émotion pure de la mer et sa veille  comme un chant lourd gorgé de pleurs à l’annonce des hommes blancs aux yeux pointus comme des flèches.

 

Ces hommes sans goût et dont la peau s’effeuille et dont la langue roule d’étranges cailloux sonores. Voici qu’ils apparaissent comme des dieux affamés et sans femmes. Des dieux d’un autre ciel et qui pourtant peuvent souffrir et saigner.

Qu’ils s’en aillent ! Nous leur donnerons tout mais qu’ils s’en aillent avec leurs îles en bois et le souffle putride du malheur !

 

6

 

Dans les replis de la mer l’histoire nous guette. Son regard s’est brouillé à l’appel des peuples. Sur l’épaule des vagues tremble la mélancolie des terres lointaines. Et la mer soupèse d’un geste d’orfèvre le poids des étoiles et la maladie de l’or.

Mer de l’ineffable. Mer de l’incurable. Mer immuable comme le tombeau des dieux et qui lave à nos pieds les archipels tombés de la main du soleil.

 

Il nous est souvenu de nations illégitimes à la croisée des eaux et de mer complice de notre nudité et de mer adverse rongeant le sang de nos femmes.

Il nous est souvenu d’un débarquement de bétail et d’une puanteur de cales.

Il nous est souvenu de notre naissance qu’aucun chant n’a jamais saluée.

S’en souviendront nos fils, à face de métis, de cette couronne de corail qui fut pour nous couronne du deuil.

S’en souviendront nos fils de ce recommencement, de cet ensouchement quand tinte au cœur un bracelet d’îles, quand monte au cœur le sel du conte et l’encre de la rage.

 

Ô mer de rupture, accoucheuse d’îles et qui fredonne un chant de sirènes et dont le rire renverse la mémoire des langues d’antan.


7

 

Gouverneurs du désir et des choses tues au versant de la chair. Louées soient celles qui, à nos côtés, affrontent la mer des cannes, reins amarrés de toiles usées, la tête déjà branlante des visites nocturnes. Servantes du jour qui va et servantes des nuits volées.

 

Ce sont nos femmes de misère, privées d’amour mais renouant l’alliance aux houles de leurs hanches, levant aux siècles à venir un peuple qui déferle dans un songe nouveau comme des étoiles nouvelles dans la nasse des nuits.

 

Ce sont nos femmes portant le cri tiède des anses et qui dérobent sans muselière le contentement d’un vrai plaisir. Marquées au fer du plaisir par les divinités des mers. Femmes que l’on veille de jour en brandissant le fouet et toutes les armes de la soumission.

 

Ce sont nos femmes maniées et remaniées et qui n’avaient que la danse pour voyager. Femmes luisantes et ferventes parmi les sons du soir et la carapace des tambours. Vivantes de toutes les vies telles feuilles sous la pluie qui s’ouvrent à l’espérance.

 

Et dans nos cases étroites les affaires du désir n’ont point de maître. C’est à la terre que nous confierons ce goût de liberté que l’herbe seule peut comprendre ou bien les bois en marche vers les hauteurs inquiètes.

 

Et ces visages que l’on dirait avide de la plus noble soif boivent la liberté comme l’encens des mornes, le ruissellement de la chose obscure et humide. La liberté est une question et non une réponse clament nos femmes en plantant un placenta.


8

 

Ô mon amour, je t’offrirai ce ventre de morne au loin des chiens et tout ce miel d’abeille libre loin des anneaux du maître. Je t’offrirai la courbe de cette première nuit plus ronde que toutes les nuits comme le fruit du tambour et la montée du souffle aux lèvres de la conque.

Que ceux qui nous ont déportés sachent que nous prendrons racines et que notre rivage est celui de l’essaim qui reconstruit sur l’écorce nouvelle.  Que ceux qui nous ont déportés sachent que nous ferons un pays de toutes ces terres souffertes et que nous traverserons la terre entière à dos de volcan.

Qu’ils sachent ceux-là que la rumeur du large berce nos frontières mais que nous nous remettrons de ce mal de terre et que toute terre est immense quand on la plante au fond de soi.

 

Nos femmes marronnes ne se sont point ouvertes. Elles ont fermé la conque de leurs poings. Elles ont fermé leur pagne comme un drapeau en berne et, de leur nudité seule, ont répondu de la mer.

Hantées, elles furent de cauris sacrés, nous enseignant la force de leurs membres et l’œil farouche de leur sexe. Fantasme d’un royaume retrouvé sous les feuilles. Nul maître ne pouvait se réclamer de ce goût d’igname tendre et de ce toucher de sable noir.

 

L’époque était telle que les pierres chantaient, que chaque voyage de la main  parlait du dernier voyage, que les seins de la mer se gonflaient de nostalgie.

L’époque était telle vous dis-je que la femme étalait sa lumière sur les fastes du couchant.

Et il fallait aimer plus qu’aimer veut dire dans la forêt des cicatrices ! Préserver l’étincelle de l’œil comme un feu que l’on souffle. Elargir l’oreille jusqu’à l’horizon hostile et s’agripper à la rosée de la femme aux formes d’île réincarnée.

 

S’abandonner aux marées lumineuses

Toujours grimper plus haut sur l’échelle des vents

Et sur le banc du soir refaire la main de dieu

Donner à la nuit une parole qui refonde la chair

Soulever les paupières d’un pays caché

Et tout pendant aimer l’arbre et la terre

Se souvenir qu’il faut aimer malgré tout

Aimer la mort qui aboie

Aimer la vie

Aimer la femme qui est toujours notre pays natal

Aimer le sang du jour, la liberté du jour, tout ce qui descend du ciel en poussière d’étoiles

Aimer la couleur de l’homme qui tourne en rond sur la terre comme un insecte sans ailes, comme une mer blessée dans ses langes.


9

 

Je vous écris de la mer qui semble une peau écorchée

Je vous écris d’un squelette de noyé

Je vous écris d’un tonneau de salaison

Je vous écris d’un grand voyage au fond des cales

Je vous écris d’un exode pourchassé de requins

Je vous écris du galop de l’étalon et de la requête du pur-sang

Je vous écris du lustre des lucioles

Je vous écris des hautes dunes de la mer

Je vous écris de l’exclamation de l’homme, de la tempête aux doigts de fouet, de l’embryon qui se dilate, du placenta qui engraisse l’arbre

Je vous écris l’offense  et la bonne nouvelle qu’apportent des bourgeons sous-marins

Je suis un homme à peau de mer

Je suis un homme serpent de mer

Je flotte

Je tangue

Je craque

J’épouse la litanie de la mer

Je suis un navire enflammé par son passé

Croyez-moi

Aucune mer ne m’a défait de la paume de ma main car je suis la main du monde

Je suis le sablier du monde

La sève qui tisse le cocon de l’arbre

Je vous écris de l’empreinte d’un linceul

Du tourbillon du deuil dans une bouche que l’avenir console

J’ai la vertu de pardonner toutes les malédictions et j’envoie à la mer le nom de mes ancêtres

Qu’ils se lèvent et apposent le sceau de l’arc-en-ciel

 

10

 

Et je vois un pêcheur qui se noie dans le rouge du soleil. Il n’a jamais su nager et ses jambes sont trop lourdes d’avoir porté la chaîne des siècles. Et ce qu’il voit au loin c’est une nasse verte, un lieu où la terre a jeté l’ancre.

 

Et je vois ceux qui s’en vont à Miquelon comme on s’en va aux contes, les bras chargés de récits de légende, le cœur alourdi de peurs. Ils s’en vont roder au large pour grignoter la mer et s’ils ne reviennent pas priez pour eux !

 

Et je vois une mère ouvrant la balance de ses bras. Elle crie Bon Dieu, miséricorde ! Ses deux enfants sont morts. Leurs corps ressemblent à deux souches brûlées. La mer les a repris. La mer les a remis.

 

Et je vois dans un matin d’écume rose, une barque qui s’éloigne. Elle soulève son museau pour renifler le vent. La mer la soulève comme une enfant craintive tandis qu’elle épointe sa flèche comme le bec d’un oiseau marin. Et le ciel picoré de nuages ouvre l’éventail de ses doigts. Le jour a levé plus haut sa nasse tutélaire.

 

Et je vois le retour quand affluent les marchandes de poissons. Elles dictent leurs commandes d’une voix impériale et complice. Elles ont porté l’amant, elles porteront la mer. Elles connaissent la gravité tendre de celui qui nourrit le jour et qui se nourrit de leurs nuits. Et c’est dans leur démarche comme une vibration de mer, comme une vague turbulente dans un festin de lumière, comme une fierté, une arrogance de femme comblée par le butin de la mer.

 

Et j’ai vu des après-midi effilés par la brise. Des moments immobiles dormant dans les filets que l’on recoud. Des moments de paroles douces et d’audiences sincères. Les arbres poiriers lançaient la bénédiction de leurs fleurs violettes. Tout se calmait même la mer que veillaient de très haut les phares paisible des cocotiers. C’était l’heure de la paix et des paroles basses et des propos de pêcheurs besognant leurs casiers.


11

 

Nul ne parlait de la mer sinon de choses maudites, de la déveine qui charroie, de la bécune ou du requin, de maman-dlo aux yeux verts et du ruissellement de la folie, des voix que l’on entend pleurer dans la nuit comme des enfants abandonnés, du grain blanc qui aveugle.

Mais de poésie, il n’en fut question…

Nous n’avons pas rêvé des îles ni pressenti des villes neuves. Les conques ornaient nos cimetières et l’écaille des tortues luisait dans les cheveux de nos femmes. Nous sommes de mer frugale et sans déploiement de gammes. Le sourire qui flotte sur les eaux ne flatte point nos faces dessouchées.

 

Il n’est de mer dit le vieux que de nid de cyclones. Il n’est mer qui ne soit un carnaval en marche vers l’excès de sa chair, vers l’érotisme de sa chair. Il n’est mer qui ne gouverne les étoiles et qui n’aille rendre hommage à la croix des vainqueurs. Nous les vaincus, nous avons nos chapelles, nos processions de marins et nos superstitions. Il n’est de mer sans prophétie d’ailes et de voiles en allées.


12

 

Mais la mer nous encercle au plus étroit. Nous sommes sa servitude et l’ancrage de son luxe, l’alcôve de ses amours  et le relais de ses songes.

Mais la mer nous encercle comme une armée qui monte la garde, comme une chevelure autour d’un visage.

Mais la mer nous encercle  et fait de nous une flaque résiduelle qui pare sa solitude de pensées du grand large.

Mais la mer nous encercle de ses anneaux de braise et quand elle nous dévisage elle nous tend ses rides.

 

Mer au galop, geôlier des îles, ton corps ramène les pays d’avant. Jamais l’Afrique ne nous a réclamés. Nous sommes des enfants perdus, orphelins, dont le passé s’est dissout dans la mer. Des enfants de la traversée et nous avons fait du camp des réfugiés un autre pays natal que la mer surveille comme une lignée de mutants.


13

 

Je n’ai jamais été marin

Je n’ai jamais étendu mes bras sur le monde mais j’ai reçu le monde dans mes bras

Je n’ai jamais conquis des terres

Je n’ai jamais fondé d’empires

Je n’ai jamais aimé le gouvernail et ma seule boussole est la boussole de mon île

Je suis de la fosse abyssale

Je suis de la fosse commune

Je suis l’homme premier

Le premier des hommes déracinés

Le mutant aux yeux emmêlés

Et je prends parfois la couleur du sable

Et je soulève le ventre des mornes

Je suis l’homme maquillé pour les cérémonies du métissage

J’ai aussi le mal de mer

Je danse sur l’horizon et je me referme dans ma coquille

Je suis un fruit de mer utérine

Une algue qui s’accroche au ciel

Je suis un ban de poissons volants

Je suis la bouée des oiseaux migrateurs

Je n’ai jamais été un marin

Mais je sais parler à l’oreille de la mer


14

 

Et vous mes îles aux temples de la mer, mes îles pauvres où souffle l’haleine des guerriers et l’orgueil d’être libre, ouvrez la ronde que je m’installe à mon aise comme il  advient d’un retour au bercail.

Et vous mes îles consanguines comme une grappe de mangues, ôtez le masque du dédain, je ne suis qu’en retard à la table des nations. La liberté n’a pas de montre, elle est un éclat de rire quand la mer allume ses oiseaux.

Et vous mes îles, mes voisines, je mettrai ma main dans vos mains comme un soleil complice et la boucle sera bouclée. Je mettrai ma main sur vos épaules comme un frère de combat.

 

Nous chanterons dans toutes les langues, un chant de mer chaude

Nous chanterons de la salsa, du reggae, du calypso et du zouk

Nous chanterons les rires des dauphins

Et de nos doigts naîtra l’étincelle du temps

Car mon pays c’est notre mer

Notre hamac entre deux îles

Notre continent désassemblé

Ce sont nos langues recomposées

Et nous parlerons longuement de la mer comme d’une amie

Et nous lui offrirons

La clé de nos visages

Et la forêt de nos bras

Nous lui offrirons une robe de sable

Et le parfum de nos femmes

Et vous mes îles  belles comme des châteaux de mer, donnez-moi mon tour de garde

Je vous dirai c’est à mon tour de garder et c’est à mon tour d’aimer la mer qui nous relie comme les pages d’un livre ouvert.

 

15

 

Il n’est de mer que de femme dit le sage. Il  n’est de mer que d’îles dit le géographe. Et ce disant ils déchiffraient ma face d’outre-mer. Ma face d’homme où s’emprisonne la lumière d’aimer.

Il n’est de mer que de femme.

Je connais cette navigation qui franchit la barre de l’extase et qui de tout bleu fait une nuit et de toute mer une antichambre du plaisir. La femme donne à satiété ses bulles d’étoiles, elles-mêmes errantes. Et l’homme pétrit la pâte fine de l’amour.  Les mains du vent polissent la mort avec son âme de servante et nul n’a prédit ce tournoi d’aigles toutes voiles ouvertes sur le champ de bataille des amants.

 Et l’homme contemple tel un prince son propre vol au-dessus de l’orage. Il se découvre l’artiste de cette mer intègre et qui fait don de sa brûlure. Et monte en lui une sève de pure poésie. Et monte en elle l’intimité de la lumière et l’éloquence lascive du divin.


16

 

Cette mer est une nation et cet amour aussi où flambe l’île. Tant de souffrances les ont mis au monde afin que naissent les légendes. Il en est ainsi de la chose démarrée, la chose gardienne de l’an nouveau que l’on dépose comme une offrande aux divinités de la mer. Et là-bas, en l’autre bord, le même rituel honore ceux qui sont partis sans l’anse d’un nom.

 

Et l’amour en ce monde créole sème ses notes multicolores. Celle qui tissait la mousson ou celle qui replantait la forêt ou celle même mouillée de neige, toutes ont fasciné les dieux jusqu’au profond des cases sombres. Et l’arôme était arôme de mers mêlées. Désir sans lassitude et qui cherche son chemin de lumière, étouffant le cri de l’ombre, cédant le pas à l’irruption des eaux. Tu dis la mer, affirmaient-elles, mieux que les contes de marins.

 

Et l’amour en ce monde créole, arrête les vents du racisme, multiplie les souffles des amants et met l’abondance au cœur de l’homme. Voilà, je m’abandonne sous la poussée des vagues et soudain je te ressemble. Tu as le son du ciel qui prend congé du malheur, d’un ciel tendre et urgent à perdre haleine dans nos voix. Ce que nous avons recréé, c’est l’amour qui nous l’a légué. C’est par l’amour que la mer est véritable, que l’île est délectable et que la femme peint le monde.


17

 

Il n’y avait pas de nom pour nos enfants. La mer avait prévu l’amour mais pas l’inédit. Qu’était-ce donc ces formes nouvelles nées de nos rencontres honteuses ? Qu’était-ce ? Comment les nommer ? Où les mettre ? Nous avons inventé des noms hybrides. Des noms comme mulâtres, chabens, et pour les autres nous avons dit bâtards, de peur de détacher le fruit de sa branche.

Nous voulions dire comme l’ombre du même mais le même n’était plus possible. Le monde se mélangeait en nous, prolongeait sa dérive génétique. Notre amour donnait sur l’inconnu. Car qu’est-ce que l’homme sinon un métis ? Ceux qui se vantaient de races pures surent qu’ils étaient de la race de la mer.

Et c’est cela que fut la mer en nous non la conquête d’une autre rive, non l’asservissement des autres peuples, mais la ferveur d’engendrer et le besoin d’édifier.

Et c’est cela que fut la mer en nous : le tourment du divers ! Parole imprévisible à la mer dédiée, nœuds d’amour librement dénoués au champ des îles. Que n’ai-je dit au champ de la femme.

Car toute femme est une mer….

 

18

 

 vif sur le bûcher, telle une proue, j’ai recoiffé la mer, tenu ses vagues en laisse.

Et la mer s’en allait aux réminiscences du déporté, cherchant dans les courants un continent perdu. Elle n’entendait que l’écho d’une porte que l’on ferme dans les lointains du monde.

Mer sans caste, j’ai tenu haut la calebasse sacrée. J’ai vu rouler le désir tel une tonneau rempli d’éclairs, comme un rouleau pétrit l’insurrection de sa force.

Ce fut en moi récit de mer dans la chapelle ardente de mon corps. Ce fut en moi litanie de mer à l’assaut de mon corps. Et je tins ce langage démarré en haute mer, recourbant l’horizon à la manière d’un ventre aimé. Langage plus que solennel en quête d’un nouveau monde, à l’emblème de l’amante. Langage de prophétesse rythmant les sillons du plaisir.

 

Que nul ne meurt qu’il n’ait aimé dit le Poète. Que nul ne meurt qu’il ne soit libre dit l’homme en ouvrant l’écharpe de la mer. Que fut amour en ces temps révolus sinon un goût de cannes volées au maître ? Que fut amour sinon l’urgence d’aimer aux lisières ?

Voici l’amour comme un lierre sur ma chair, l’amour aux bras de pieuvre enlaçant la nuit libre de rêver.

Voici l’amour aux portes du temple jouant son jeu de mer et de tambour exaucé.

Et moi l’amante plus douce qu’un nuage, je briserai ma source à l’heure de ta soif et je te guérirai avec mes doigts de mer.

 

19

 

Et voici le chant de l’homme !

«  Celle qui me guérit marche pieds nus sur le sable de ma peau. Elle est maîtresse de la lune. La dormeuse inspirée que visitent les Esprits et la frotteuse aux gestes de mer. Elle cueille des plantes miraculeuses et soigne les blesses du passé.

« Celle qui me parfume d’essences vertes et qui me reçoit dans son bain et qui prononce mon nom caché, a l’éloquence de la vague et la force de la foudre. Pour elle, j’ai mission de refonder l’homme en moi.

« Celle qui fend la mer de sa plainte et qui soulève la terre de son cri. Celle qui fait signe aux îles de panser le soleil et de gonfler leurs voiles. Pour, elle je jetterai l’ancre dans la tendresse et le chaos du monde nouveau.

La pluie s’émiette sur les tôles et donne l’alerte à l’amour. Nous brûlons, temps de récolte, la mer entends nos cadences et soulève ses jupons. La mer entend nos cadences et baisse la tête sous l’affront.

« Celle qui comprend mes fureurs et me traverse comme une guerre. Celle qui met le pardon à ses lèvres et à qui je pardonne d’avoir subie plus que moi. Femme quotidienne, ton corps est une nation toute neuve. Quel madras nous a noué la fleur de nos sens ? »


20

 

Je suis la mer qui respire le temps. Je vais dentelle au front. Je lis la paume de l’horizon. Je suis l’archet des îles. Je sais me blottir aux aisselles des mangroves et caresser la harpe de la pluie.

Le temps tisse le temps et la mer tisse la mer. Je suis ce que je suis mais dîtes seulement que j’ai arrondi le monde. Pour recoudre mes balafres d’amazone, j’ai donné mes doigts au vent.

Les îles s’entrechoquent comme des navires de plaisance dans le port. Elles vont et viennent comme des pacotilleuses lassées d’attendre les vents favorables. Mais dites seulement que j’ai agrandi la couche des amants.


21

 

J’écris que la mer est le vrai lieu du monde.  J’écris que sa parole est un  miroir et qu’elle effeuille les îles pour en faire un livre de chevet. J’écris sur la page du divers. Chaque mer est un poème, une tragédie ou un refrain. Chaque mer porte la terre sur sa tête et nulle mer n’est une solitude dans l’archipel de sa joie. Finirons-nous de lui répondre ? Mer éblouissante où respirent tant de morts. Mer aux cheveux défaits comme ceux d’une femme après l’amour. L’indicible nous foudroie car nous sommes en pays de souffrance. Convertir ! Convertir ! Tel est le mot de passe. Tel est le secret ! L’inextricable tourbillonne et nous avons besoin de clarté visible. Des millions d’îles nous appellent à étreindre l’univers. J’écris que la mer a toujours raison…


22

 

Il est des mers de haut lignage et qui marchent en haillons le jour de leurs noces. Elles ont rendez-vous avec les falaises. Elles arrivent toutes nues comme des femmes lubriques imbibées de liqueurs, parée pour le festin…

Il est des mers pétillantes comme des courtisanes au seuil de la chambre. Elles se pavanent au loin, on dirait des danseuses de flamenco, des gitanes glorieuses. Elles frappent à la porte des couleurs et s’offrent à la vie comme des putains. Elles dansent agitant l’éventail des vagues comme un jeu de cartes dans les mains d’un magicien. Elles dansent sans mesure ni retenue, femmes saoules, et l’homme se prosterne devant leur sabbat …

Il est des mers très anciennes venues du premier monde et du premier matin. Elles parlent une langue d’astres lointains du temps où l’homme n’était pas né. Elles n’ont jamais conçu des îles et encore moins des continents. Elles sont comptables des plaintes de l’univers. Plaintes de femmes-étoiles et plaintes d’amantes dans la jungle du plaisir. Plaintes aussi de l’homme déporté loin de son humanité. Elles cousent le temps au temps sachant que l’amour ne connait pas de trêve. Il change d’habitation, de visage, mais il ne meurt jamais. Les mers portent ce cri de l’Eternel. Et moi, je porte aussi cette lanterne aveugle.

Il est des mers qui pétrissent les îles. Elles ont les mains ridées et obstinées des matrones d’antan. Elles ont les mains larges qui ressemblent aux feuilles d’arbre-à-pain. Elles roulent en marmonnant le cigare de l’île. Soudain, elles éclatent de rire…

 

23

 

Mer aux yeux de verres, chevauchant tant de ports dépravés, j’entre dans ta cathédrale où nul ange ne m’attend sur tes vitraux, mer arrogante dont je connais la cavalerie et le triomphe martial ; la vie bouillonne, le monde est là comme une éponge gonflée d’allégresse ; mer qui ressasse et remâche, la même histoire bleue comme l’émail.

Mer qui ricane de ceux qui ne savent point coudre le monde entier à leurs regards. Les boutons d’îles à leurs cicatrices…j’enfourche tes dragons, ceux qui crachent des flammes et ceux qui avalent le soleil. J’enfourche ta poésie… les mots m’emportent sur la page du ciel sous-marin car aucun ciel ne peut se passer de mer, car aucun ciel ne peut lasser la mer…

Mer pommelée et qui saigne pour nous et qui transmet aux quatre coins la moisson du monde, la sueur des continents. Ainsi voyagèrent les cathédrales, les universités, les nations ataviques, les hommes aux mœurs étranges, le café et le sucre, les contes et les légendes, la cruauté et l’exploit.

Mer illuminée et soyeuse et toute de plénitude. Riche de sa chronique. Les poissons volants se donnent l’accolade. Un paquebot pleure tel un lustre dans la nuit. Il ressemble à un escargot sur un mur vivant. Qu’emporte t-il au loin qui ne soit plein d’espoir ? Qu’emporte t-il au loin qui ne soit l’avenir ? Le passé meurt dans la fumée, flotte dans les nuages, c’est alors que nous pleurons d’être partis et que nous faisons l’inventaire du départ…C’est alors que nous pleurons en demandant pitié à l’avenir…

 Et le monde devient triste comme un harmonica…


24

 

Parfois juste une guirlande sur la plage lèche un cocotier. La mer dans un soupir vomit sa crête. La mer aux couleurs d’aquarelle se repose de son délire. Babel écroulée, elle fait le compte de ses ruines comme une reine abandonnée dans les dédales de son  empire. Serpent repu, elle dort bercée par son propre ronflement. Tête cerclée de croutons d’écume, elle ne veut pas se souvenir et invite l’amour à honorer la vie. Les nageurs s’éparpillent, douce jouissance. La mer tend ses lèvres à un rocher que l’on nomme Tête à l’Anglais. Un rocher têtu qui ressasse le conte des guerres coloniales.

Les îles alors, croyait-on, étaient des pages vierges. Des fourmis sans maître. Des crottes vertes, vestiges d’un combat des dieux.

Les îles, croyaient-on, ne parleraient jamais…

L’amour écoute aux portes et la femme se tourne sur le dos tel un vent plus salé. Elle savoure la paix de toute sieste et de toute tendresse. Le coquillage de son sexe rempli d’un clapotis de mer.


25

 

Nous ne sommes plus esclaves… Nous sommes les racines des mangroves…Miroitements des possibles de la mer, fidèlement ouverte à son horloge.

Îles phosphorescentes aux ailes de lucioles, frémissantes femmes harcelées d’odeurs de mer, comme une grande contagion de lumières et d’odeurs pleine d’amour.

Voici le temps des hommes ajustant leur visage aux promesses de la mer, bandant les muscles de la mer.

Ils savent que le sable du passé sèche et s’effrite sous les doigts, que la vie réprimande ceux qui ont trop de mémoire. Il ne s’agit pas d’oublier mais de métamorphoser l’oubli puisque jamais rien ne se répète de la même manière.

Je vois partir au loin ce continent, cette première souche, cette ombre qui fut mon ombre.

Je vois partir au loin…et ce départ me construit…Point de fétiches…Des traces dépolies…

Oui, la mer est une question harcelante mais qui donc a la réponse ? Qui donc ?

 

Un jour nous sommes partis sans bagage. Il a fallu tout mettre dans la tête et dans le cœur. Depuis nous errons, le manège de la mer continue de tourner inlassablement et nous errons. Racines flottantes. Mandingues délavés. Nous sommes enracinés mais nous errons dans l’incroyable malgré l’exubérance du paysage.


26

 

La mer tressaille de plaisir. Elle a le parler franc des femmes du marché. L’odeur des poissons sur la table des pêcheurs rassemble le matin autour de la darse. Et le matin prends le pouls de la mer comme un médecin inquiet.  Les oiseaux jettent l’ancre de leur cri. La ville brille soudain, astiquée par des nuages blancs. En même temps une tristesse parle dans sa gorge. Pourtant tout vibre…  les vagues des toits et la ruche du jour. La mer regarde son peuple, aux mains vides, et lui tend l’horizon comme un drapeau.

 

L’amante tressaille de plaisir. Moi, la mer, j’accorde ma guitare à sa polyphonie, à sa cambrure, à ses rames, à l’approche de ses feux. Voilà qu’elle se noie lentement, doucement, comme une pierre polie par la luxure, comme une proie que j’avale.

Voilà qu’elle monte la gamme et qu’elle affole le monde et qu’elle nomme le monde comme il ne fut jamais nommé.

Moi, la mer j’en fais un chœur, une fermentation d’écumes. C’est moi qui défaille en elle comme une natte turbulente sous l’étoffe d’une coiffe. Ferveur de mourir. Effroi de tant mourir.

Je ne sais plus qui de l’amante ou moi a poussé cette note sidérale. Que nous ne soyons point blâmées ! L’intensité est notre vocation ! Qu’elle fasse que nous soyons toujours libres de naviguer !

 

Tiens-toi l’homme à l’affût de cette note qui explose la noix du soleil et mérite cette liberté de nos accords.  

Réjouis-toi ! Réjouis-toi !

Il n’est amante qui ne soit à l’orchestre de la mer. Réjouis-toi du mamelon et réjouis-toi des fossettes ! Réjouis-toi du flot ! Réjouis-toi du flux ! L’aigle du plaisir déploie ses ailes avant d’honorer sa proie. Réjouis-toi de tout ce qui s’élève et de tout ce qui plane et qui fond d’un seul coup au cœur de la passion. Et ne crois pas que la mer ne plane pas !

 

Qu’est-ce cette corrida ? Ces milliers de cornes dans la savane bleue. Et tous ces flancs souillés comme des barques éperonnées. Toutes ces barques renversées. Toutes ces femmes clouées par l’œil de l’amant. Toutes ces femmes terrassées par le poids de l’amant. Et l’amant se couche sur la braise n’ayant point peur mais aspiré par le désir de connaître son âme. Et dans l’éloge, il sanctifie l’instant qui lui tend ce miroir plus fidèle à son cri.


27

 

Toute mer remémore l’origine. Les peuples créoles sont nés d’eux-mêmes. Leurs racines sont des bribes, des brins de mer usée comme des dépouilles. Leur racine est un déracinement. Un fagot que le passé lui-même brûle. Un présent d’îles flotte tel un nénuphar, une feuille amarrée au vent. Et quand passent les cyclones l’avenir refait ses bourgeons. La mer veille comme une tigresse allaitant ses petits. Son œil livré au large, à l’empire de l’ailleurs. Les continents ont convergé là, vers ce nombril éclaté qui disperse une mémoire neuve. Mer enceinte du métissage, tu es notre premier drapeau ! Mer ouverte au brassage des peuples, mer hors d’haleine, mer servante et savante et qui nous ceint d’une odeur de maternité, tu retrousses tes manches comme une femme en manœuvre et ta sueur est bénie !

 

Mer pulpeuse, frisson de couleurs. Mer sans papiers ! Mer scarifiée !

Qui donc nous guérira de cette blessure de mer ? Qui donc ? Qui donc nous guérira de cette colère ? Qui donc a tenu les ciseaux ? Les poètes viendront-ils au rendez-vous des albatros. Oiseaux qui portent dans leur gorge le sac de la mer. Qui donc viendra au secours du passé ? Nous venons de si loin que nous n’avons pas eu le temps de cicatriser notre soleil…


28

 

La paix soit avec vous, ancêtres multipliés, venus d’outre les mers. Vos souffles nous bercent d’indécision sur notre lieu de naissance. Est-ce Bretagne ou Guinée ? Est-ce l’Orient ou l’Occident ? Est-ce le monde démêlé. Est-ce tout cela concilié ? Hommes de fouets et de fétiches. Hommes que la mer a secoués et a foulés comme des raisins de toutes couleurs. Hommes que la mer a abîmés d’espoirs trop grands pour l’âme du monde. La paix soit avec vous, mais réparez la souillure de l’Idée. Le songe alors mangera le sel de l’utopie et nous irons, esclaves et maîtres, rendre à la terre ce qui appartient à la terre.

 

29

 

Les îles comme des chatons tètent la mer. Elle regarde sa portée avec des yeux de nourrice comblée. Tendresse ! Le propos est de tendresse comme un lait mouille la lune…

Les îles comme des chatons griffent le réel et l’irréel, griffent le coussin d’un nuage et confondent la mer avec un tapis volant.

Les îles comme des chatons tètent la liberté…

 Ah ! Respirer l’embouchure ! Tendre la guirlande des crêtes ! Sonner les cloches du sang ! La mer rappe. La mer riffle ! Gifles du vent furieux ! Ô sensitive des paupières cloîtrées d’amour ! Gueuler d’amour comme un clochard au coin de la rue et simplement bourlinguer…Le monde n’a pas baissé son pavillon ni jeté l’ancre dans ma forêt de coquillages. Espoir à flux tendu ! C’est bien des îles que je parle ! Lapant la flaque saignante de la mer…Lapant demain au creux d’un visage révolté !

 

30

 

Il n’y a rien à secourir.

Au nu de la mer nous nous sommes érigés, égal à notre naissance, à la vérité de nos temps nouveaux, à nos corps criblés de sévices, aux pas des cannes sur la terre.

Nous nous sommes recouverts d’une peau d’homme couleur d’aube dans le matin du monde et nous avons fermé le temps de l’esclavage et nous nous sommes ouverts au temps du métissage.

Il nous fallait naître au futur, à tous les miroirs humains, au cortège de nos îles et aux sentiers coulant des mornes.

La mer rongeait nos solitudes, frappait contre les portes étroites, annulait toute vengeance car la clé de l’homme est dans son cœur et non point aux chevilles du malheur…


31

 

La marée tremble dans nos veines, lave les mains de l’alizé. Elle prend d’assaut toutes les chimères, toutes les fatigues de la peau. Notre sang, comme un gong, retentit sur la mer.

La mer tend son doigt à la bague des îles. La mer scelle un baiser aux lèvres de la pleine lune. Il s’agit d’épousailles les plus grandes et tout crépite d’aimer l’immuable homélie. Il faut bien que cela ressemble au bonheur ! Les hommes boivent et baisent, les femmes baisent et prient. La marée se souvient du déluge et se retire laissant voir les paupières des plages. Ainsi va le cycle de la lune ! Ainsi tourne la spirale du poème.


32

 

Au mitan, une bouteille à la mer. Nul ne sait d’où elle vient. Nul ne sait où elle va. Elle a soif d’hommes qui savent lire l’ailleurs. La terre promise où le quotidien s’évapore. Une bouteille illisible et qui pourtant parle au temps. Elle dit que le soleil est un bouchon de champagne, que la mer est un encrier, que les îles sont les viviers du rêve et la saison de l’enfer, que  la terre est sans escale, que la poésie est morte d’avoir voulu sauver le monde, que la mémoire n’a plus cours dans un monde sans avenir et que l’homme tire à sa fin ; que les forêts ont peur et que même les mers tremblent comme des mains d’une femme qui a perdu la guerre. Cette bouteille faisait semblant d’être bouteille à la mer. Elle nous venait de l’univers. Elle était pleine de pages blanches et de clameurs de fin du monde. Une bouteille comme une lance de l’univers !


33

 

J’avais en bouche un poème salé, un poème-bible, ses mots remués comme des dominos sous les doigts d’un joueur. La mer est illettrée, elle n’a pas besoin de poète. Ce qu’elle se raconte lui suffit. Elle parle comme ma grand-mère parlait aux arbres et aux nuages. Jamais à l’oreille floue des hommes. Elle parle comme une sista rasta sous l’emprise de la ganja. Elle parle paroles de mer comme une messe ramone l’orgue. Alléluia ! Alléluia !

J’avais en bouche ce poème orphelin…cette moisson de mer…Ce don ! L’iode me saoulait comme un opium et vivre ressemblait à une fonderie. La mer lançait ses couteaux avec des gestes d’anoli faisant la parade. J’aimais son corsage gonflé de fruits bleus. J’aimais l’odeur forte de ses aisselles. J’aimais son regard  émaillé et sa voix de griotte. J’aimais les ourlets de sa toile molle.

J’avais en bouche d’énormes lamentations, des jeux de cape rutilante dans l’arène, des scintillements d’armure translucide.     

 

34

 

Les mots chuchotent à l’oreille des brisants. Les mots lézardent comme des voiliers ravis apprivoisent l’indolence de la baie. Les mots, sur la scène craquelée de la mer, rejouent le drame des Indes anciennes. Qu’est notre poésie sinon la mer tirant ses wagons d’îles, sinon la mer tirant des îles la misère coloniale ou l’amère lumière des libertés meurtries ?  Qu’est-ce donc que notre poésie dans le monde ? Sanglots empaillés et tambours du carnaval.

La mer ne recommence pas, c’est l’histoire qui recommence ! Les mêmes étoiles sur les mêmes drapeaux. Le même sang sur les mêmes mains. Les mêmes dieux qui s’entretuent. Les hommes ont toujours crevé les yeux des étoiles, toujours brisé la poésie !


35

 

Pardon à Saint-John Perse, le solennel. Pardon à Baudelaire et à Rimbaud. Pardon à Gauguin. Notre mer parle une autre langue. Et que nous soyons blancs, noirs ou métis, importe peu à son délire. La Caraïbe est froissée d’îles. Un ballet de tortues ! Douleurs incandescentes !  Et si la mer est euphorique c’est qu’elle a des contes pour se consoler. Un autre monde surgi de la côte du monde. Une côte adamique, celle du premier matin. C’et une femme fière de ses fêlures, rendant grâce à L’Etre et qui fait vœu de luxure.

Mer Caraïbe que j’invoque, toute déchirée par l’histoire, toute recousue par son projet. Mer tannée par l’espoir. Petits pays. Petites fourmis  au verbe haut

 

36

 

Mer des dialectes du monde, mer créole, voici venu la saison du poème, celle de la yole ronde et celle de la saintoise. J’ai ramassé pour toi une pincée de mots, une brassé d’îles. Pour toi ce chant, ce cantique d’outre-mer. Mon poème ! Mon témoignage !

J’ai voulu voir la mer des pauvres. C’est une autre grandeur ! Ceux qui s’en furent au Panama creuser un autre siècle. Ceux qui ont fondu la lumière des îles. La mer a tant marché que les pauvres sont partout ! Les pauvres ne pleurent pas, les étoiles pleurent pour eux !

J’ai pris la mer dans mes bras parce que je sais qu’elle me console…Qu’elle tremble au bout de mes doigts ! Et qu’elle glisse sur mes épaules comme un navire qui rentre au port. Où que j’aille la mer me tend ses mains, heurte mes tempes et refait le monde à mon image…Je l’ai compris, nous ne sommes que le dit de la mer !

 

37

 

Et c’est de mer que je vous parle, de son balancement de danseuse, du libre jeu de ses genoux comme des charnières d’îles et de son verbe d’un bleu mouvant. Et c’est de mer qu’il est question à l’heure nomade d’un nouveau monde. Mer prolixe comme le chant de l’aède ou le chant du griot, je ne connais de profondeur que le cœur profond de l’homme, que les entrailles de la femme. Mer valeureuse, de guerre lasse jusqu’au naufrage, de rage lasse jusqu’au désastre, l’histoire n’est point finit de la flotte des îles. Et même si le monde change de boussole, nous serons toujours les marins d’une terre à trouver.

 

38

 

Et c’est de toi la mer que nous avons tout appris : la douleur de partir et l’inquiétude d’arriver. Le courage d’endurer et la foi de durer. Maintenant nous vient le besoin de bâtir et d’édifier la cathédrale de nos rêves sur les pierres mal éteintes des volcans. Et maintenant nous vient au portail de la mer ce besoin souverain d’exister et qui fait de nous un bec de poussin frappant la coquille du monde. Et nous frappons et nous frappons sans relâche, nos ailes encore pliées en attente de leur audace et bientôt nous serons parmi l’envol des îles un risque majeur que la mer a lancé. Un cadeau du soleil. Un verset de la mer. L’affirmation fragile de l’élan de la vie. L’incandescent drapeau dans l’euphorie de la mer.


39

 

J’ai écouté ton sermon à la tribune des nations. Nul n’a autant parlé de l’origine du monde ni de sa résurrection. Habite la femme, disais-tu, et tu habiteras la liberté. Romps le pain des vagues et tu connaîtras la splendeur des fonds marins. Il y a toujours une île en toi comme une perle qui sculpte son chant mais ce qui doit mûrir c’est le fruit de ton rêve.

Les conquérants viendront toujours et ils seront toujours vaincus car la mer est un peuple dont l’armée ne dort jamais. Je vous ai donné la force des oiseaux déracinés et l’élégance de l’algue à l’heure des marées hautes, mais n’oubliez pas de prendre les nouvelles de l’enfance car l’enfance est le sel du voyage.


40

 

Je parle de mers brûlantes comme le désir au fond des cases, comme la sueur au fond des champs de cannes. Je parle de mers brûlantes et multicolores. Je n’ai que mes entrailles à donner en guise de credo. Je n’ai que mes oiseaux à planter dans le ciel.

Je parle de mers brûlantes à l’intérieur des cuisses et de l’offrande nocturne.

Je ne retiendrai que ce goût de mers folles au creux des reins, que ce tambour de mers sous le grondement des falaises, sous le grain de ta peau, que ces cristaux de sel dans le blanc de tes yeux.

 Ô marronne ! Je suis ton cri sous les sables du monde et j’ai beau naviguer sur les traces de la nuit c’est ton corps qui m’accueille avec son feu de corail rouge.


 

 

A

 

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