PARABOLE DE LA MER (SUITE)

Publié le par Mots d'Ivoire

 

 41

 

Mers des ossuaires, à la croisée d’un désastre de mouettes. Je suis à la criée des ports, dans l’encoignure d’un pays prêté et je résiste à la dictature de la mémoire. Vois, j’ai brouillé les mots de toutes les origines et j’en ai fait une mappemonde qui tourne dans ma tête comme une ritournelle. Je cherche encore des gestes d’amour car je n’avais pas emporté de provisions pour survivre. Mais il y a ce corps ressuscité, cette femme au ventre bleu qui trinque avec les étoiles, cette femme riche des munitions du soir, cette femme d’élite dont le présage est un pays et ce que je cherche est plus grand que toutes les mers. C’est un triangle des Bermudes, une Atlantide douce, un royaume qui tangue et chavire les hormones des oiseaux de nuit…

  

42

 

J’ai rendez-vous avec la cordillère des songes et j’ai grande soif des tisons et je proclame que le jour a une odeur de nègre marron. La mer est un terrain vague où campe le commencement et c’est peut-être ma vraie nation. Celle qui germe de toi comme une île sous-marine ouvre ses pétales. Etreins-moi ! Etreins-moi ! Figuier maudit déroulant les racines de l’archipel à l’heure violente de l’amour. Etreins-moi ! Etreins-moi ! Soleil aux mille bras. Soleil-poulpe ! Mon seul opéra ! Etreins-moi, femme ! J’ai rendez-vous avec la salive de la mer.


43

 

J’entends la mer qui bat et j’ai beau hurler aucun ancêtre ne vient. Fureurs de la solitude ! Il nous faut être deux pour être seuls. Fureurs de la rosée. J’entends la mer qui jazze. Feu d’artifice ! Il y a longtemps que nous sommes musique. Nous sonnons les cloches de l’exil, une à une, y compris la cloche des assassins et des bourreaux, y compris la cloche de ton nombril ! Soleil ! Soleil ! Soleil ! La cloche des algues ! La cloche de nos amours quand s’ouvrent les barrières ! Ne rangez pas les pinceaux, il y a encore  du bleu à mettre aux lèvres du monde.


44

 

Et les rivières descendent vers la mer comme des lignes au creux de la main. Elles apportent leurs bagages. Des paniers d’eau douce et des feuilles de mombins, des galettes de boue, un peu de brume, mais pas de souvenirs. Elles sont les banlieues de la mer. Elles vont faire l’amour sur les plages. Il y a l’appel des embruns. La voix des ports appelle. Il faut tant de départs pour faire une arrivée que les rivières chuchotent qu’elles vont se noyer toutes nues.


45

 

C’étaient rumeurs des bourgs remués de croyances. La mer en tourments de mots, en tourments d’amour, soulevant ses grappes d’écumes bavardes, foulant la vigne du couchant. Venait l’ombre des femmes chargées de puanteur, les dents serrées de honte, à l’heure de la corvée des vases.

Et toute femme ajustait son masque d’étrangère au front de la nuit froide, au rebord de la mer, ajustait sur sa tête le drame intime de vivre.

 

C’étaient rumeurs des bourgs que convoyaient les lampes de la mer et les lueurs des fables aux gencives des hommes. Et des contes naissaient le monde des mondes. Celui qui récompense d’être né dans le dénuement et d’avoir figure d’homme à l’image des dieux. Et la mer soufflait le texte aux hommes lâchés là qui modelaient le souffle du monde avec la pierre de leurs rires et le sable de leurs mots… Qu’une parole jaillisse qui nous élève jusqu’à l’homme ! Qu’elle soit un sceptre de roi posé sur le coussin des îles ! Qu’elle nous rassemble et nous ressemble comme une faveur de la mer au seuil des légendes ! Paroles de grandes couvées, de grandes cuvées, au fond des distilleries, nommant la mer et son lot de langues dispersées.


46

 

Mer qui gronde comme un fauve affamé de lumière et qui sème nos îles comme une monnaie de coquillages, nous te voyons en majesté et te craignons comme un maître des cannes sous son casque cruel.

Demeure haute, inaccessible à nos pieds nus, nous te faisons grande révérence, inclinant bas le chapeau des vents. Nous sommes de la plaie d’où coule le rhum, nous sommes de la mélasse amère et notre baptême est dans la mer comme une onction d’huile sainte.

 Mer nuptiale, nous contemplons vos noces en badauds d’un conte de fée, loin de la traîne de la mariée, derrière les persiennes de nos peurs, tout près de l’orchestre des astres. C’est conte encore à raconter aux aveugles et à la pluie douce de l’hivernage.

Et nous raconterons aux sillons de pluie douce, à nos enfants, ces noces de mer où nous fûmes conviés à danser sur les eaux.

Nous descendrons par les sentiers du rire, la plainte heureuse de la mer aux pâques vertes de l’abolition. Nous descendrons des mornes avec nos noms cachés et nos masques d’esclaves, plus libre que les amants en marche vers leur désir. Qu’il y ait toujours disait l’oiseau à ses plumes, cette liberté de s’envoler… Cette branche qui dit le temps de l’homme…

  

47

 

Et la mer fut lascive jusqu’aux chambres.


48

 

Toi l’homme libre, enfin je t’accueille en toute liberté. Et jamais ta sueur ne fut plus fraîche dans ma poterie et jamais je n’ai connu cette soif de mer avide, ce naufrage dans l’extase. On dirait un supplice …

Ma vague s’enfle de toute cette liberté et j’ai des larmes d’eau bleue…

Je suis une forêt de sel que seule la lune connaît. Je suis un pagne de mer, quand la mer dort après avoir aimé et je suis prête maintenant à dessiner mes courbes.

J’ai porté tant de charges que je puis porter ta chaleur d’homme nouveau-né et je suis sous toi comme une jarre sous les eaux, comme la mer sous le navire, immense d’amour et fragile à mourir…

 

O mon amour ! Sois, non point le maître mais le gouvernail du plaisir. L’homme qui sait manier la houle et tendre les voiles dans les gémissements.

Nulle inquiétude ne m’habite car j’avais rêvé de ce jour de haute pression, de haute navigation, et ma chair cherche la source de la mémoire d’aimer. La mer bouge mes bras, défait mes fers, frappe ma forge d’un tintement de bulles. Et j’ouvre la rose licencieuse où joue la flûte d’outre-mer. Et je me donne comme une mer plus éloquente d’aimer. Comme une mer dévêtue que le vent mâle brise à toutes jambes. Comme une mer froncée de cris quand brille la langue du ciel. Et qu’aucune barque ne vienne me donner de leçons ! Je suis la barque de l’Amazone et je reçois un dieu serpent.


49

 

Ton corps, ma compagne de souffrance, est un mythe que j’avais enterré. Aujourd’hui c’est son jour de naître au monde dans les hauteurs du monde, dans les grands fonds du monde. Qu’il s’ouvre comme la mer des Hébreux, qu’il écrive sa Bible à l’ombre même du fouet. Qu’il allaite la mer de la foudre de mon corps ! Ton corps porte témoignage au verset de la mer, au lustre de la mer. C’est notre pavillon d’or coiffé de nos seules fièvres. Plaise à la mer cette architecture d’aigles planant au mitan du monde. Plaise à la mer cette migration divine !

 

Je suis aux larmes. Le passé est passé et je célèbre en moi la mer nouvelle. La mer teinte aux poudres du métissage. La mer qui déroule aux quatre coins du monde le désir de l’Autre et l’Ailleurs en nous. Mer haut levée telle une amante comblée et qui chante la joie d’être femme. La joie d’accueillir et la joie de meurtrir. Que nul ne pense à avilir celle qui soutient le poteau du monde ! Celle qui se courbe comme le pont du monde ! Que frappe encore sur la mer dilatée la splendeur du cri d’amour.


50

 

Ils disent que la mer dévore sa langue et brûle l’acier de son regard. Ils disent qu’elle se cabre devant l’étable et lasse la patience de la terre quand elle s’invite dans nos cauchemars. Ils disent que la mer s’effrite en copeaux d’argent, en tessons lumineux, afin de mieux hypnotiser les îles. Ils disent que la mer est une sorcière fanatique…Faisons l’amour dit-elle sans jamais s’essouffler. Nous sommes les invités de la vie. Nous sommes les pierres harmonieuses de la mort. Faisons l’amour ! Juste chimie de nos corps ! Chaux vive des vivants !


51

 

Une grande transformation guette le monde. Une grande stimulation de mer magnétique. L’empire à bout de souffle vénère ses poussières. Tout est substance ! Tout est jouissance ! Et les îles s’ennoblissent d’une autre paix et brandissent tout haut le cliquetis de leurs bracelets.

Mer languissante en ses travaux dont les os craquent comme un lit de paille sous la fête d’amour. Les preuves sont là qui nous unissent. Ce qu’elles raniment n’a pas de nom. Ceux qu’elles rassurent n’ont pas de nombre. L’avenir silencieusement nous éblouit. Je l’ai nomme la guérilla de l’espérance.

 

52

 

Mer lente et qui nous met en joue. Soyons toujours prêts pour le naufrage. Cultivons l’enthousiasme du dénouement. N’ayons pas peur des poignards de la mer ! Ils ont toujours dansé dans nos mains. Ils ont toujours sondé nos sources. Nous ne sommes nés d’aucun pays puisque la mer nous a mis au monde depuis plus longtemps que nous. Le pays n’est qu’une mèche qu’allume notre cœur. Toute mer est naissance où la terre s’invite et pleure de n’être que la terre des humains.


53

 

Etoile, mangeuse de sel, il n’est mer qui ne t’appelle ! Prête l’oreille à ses sillons ! Tu entendras la Caraïbe ! Tu entendras pleurer la Caraïbe dans un mouchoir de mer. Une nostalgie l’habite quand elle tourne la tète. Qui l’a donc pétrifiée en statue de sel ? Même les volcans se jettent par-dessus bord dans un grand sauve-qui-peut où flambe le noyau des îles…Etoile, mangeuse de sel, nous ne nous sommes jamais trompés de mer ! Etoile volage qui rebondit dans la lumière comme les miettes d’un baiser…


54

 

Sortir de soi ! Sortir de l’île ! Tendre vers l’ailleurs une main d’île, une voix d’île, nager peut-être dans la mer du monde, dans le corps du monde tel un ver solitaire qui se déplie. Destin de l’insulaire aspiré par les courants. Il veut piétiner la mer qui le piétine. Sortir du cocon bleu. Il ne sait pas encore que la vie ne va nulle part ! Changer de lieu…S’embarquer…S’envoler…La vie sera toujours Le voyage ! Toutes les îles ont soif d’ailes ! Le grand large est si près de notre cœur. Le visage parfois à ce contour du monde. L’amour sera toujours Le voyage ! Renaître disons-nous. Chercher une autre vie ! Mais la vie est notre sangsue, notre carapace, notre patrie…La mer n’est qu’une doublure…Un vaste projet que nous tentons d’apprivoiser. Une tache bleue au front de la terre et qui fait le guet devant nos rêves entrouverts.


55

 

L’homme a toujours serré la mer contre son cœur tout comme l’île en donne l’exemple. L’insulaire feint de s’en détacher car il sait qu’il n’est qu’un prolongement de sa parole. L’accomplissement de son poème. L’atelier de sa joie comme un amour mâché et remâché ne garde que la fable des souvenirs. Il sait surtout que le corps est trop petit, que la terre est trop petite, que le cœur même est trop petit face à la rumeur de la mort. Seule la mer est crédible parce qu’elle n’a jamais prétendu à rien d’autre qu’à ses larmes. Elle seule connaît sa profondeur et la genèse de ses pensées


56

 

J’invoque la mer à la rescousse de nos mots. C’est une histoire de poésie, de fluide, de chant général.

L’aiguille se débat dans l’ourlet. La vague repeint son île. Le poète n’est qu’un souffleur de verre. Un tisserand hanté par la toile de la mer.

C’est une histoire de doigts coupés dans la main du monde et que la mer recoud à coups de vagues inachevées. Histoire des îles. Histoire des hommes. Froissements de mots. Froissements d’amour ! Le sable coule comme la souffrance et la mer peint sa fresque. Nous ne sommes que des îles, des bans de daurade débridés, des troupeaux de mustangs, des boulets d’avenir car toute mer est une enfance qui va au bleu du monde…

Caraïbe ! Caraïbe !

Tu n’es pas le port des rêves, la captive des continents, tu es la semence de la mer.

Et nous de toutes contrées, nous de tous cyclones qui font mains basses sur nos maigres butins, nous naviguons sur nos îles, soleil entre les dents, corsaires arraisonnant le solo de la mer…

Notre seule adresse ! Notre immense adresse  sur cette terre. Notre vrai sang !

 

La mer dont nous nous réclamons est inspirée par la plus longue marche du ciel. Elle prend forme dans nos mots, dans le long cours de nos fureurs,  dans la justice des lendemains. Bleu qui consent à peindre les ongles de nos îles, bleu des vitraux et des lagons, bleu des montagnes et des fumées, bleu vagabond, bleu du désir, délivre-moi des fixités du monde...de la coquille du monde et donne-moi le vibrato bleu du joueur de mer.

La mer dont nous nous réclamons n’est qu’un peu de ciel dans la soif d’une main qui tremble de vivre.

Vienne l’éveil !

Vienne la révélation !

La mer dont nous nous réclamons écrit patiemment l’histoire, ce grand songe pressé…

La mer dont nous nous réclamons attend patiemment la signature de la beauté…


Mer cambrée, toute de nerfs, j’écoute ta voix de ventriloque  et de verrière chauffée à blanc.

J’écoute la voix de ton clavier.

Ta voix équatoriale.

Mer promise à la saison nouvelle, aux jeux espiègles des marées, au cœur de l’homme sur le pont. Vers quelle enfance veux-tu fuir ?

Pupille du bleu, que soit chanté ton répertoire par la confrérie des îles !

Mer en résidence et sans avarie, j’irai au bout de ta convoitise comme un amant inconsolé.

Ce sera l’heure du repentir et de la reconversion des mots. Ce sera l’heure du manuscrit trouvé dans les poches du silence…

 

Ernest Pépin

Faugas le 17 janvier 2011

________________________________________________________________________________________________________________

 

"Notre vie est une successesion de paradis qui nous sont l'un après l'autre refusés."

   (Samuel Beckett)  

Commenter cet article