"SENA" L'oeuvre maitresse de Fernand Hibbert

Publié le par Yéto

            "Les histoires d'adultère ont été si bien et si souvent contées, qu'elles font désormais partie des lieux communs du roman.Oui certes ça a été un rare bonheur pour M. Hibbert d'avoir vécu son livre dans notre milieu et d'y avoir reproduit nos plaies sociales.Cette saveur locale n'est pas un des moindres attraits de Séna."

                                                               Duraciné VAVAL,1906

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 Séna

Fernand Hibbert

  

 

                                                                                                                                Fernand HibbertPour ma part, dit le docteur Allan en se servant une tranche de galantine de dinde, je trouve la littérature contemporaine un peu trop capiteuse, c’est pourquoi il est sage et bienfaisant de relire souvent les grands maitres  du passé : Platon, Xénophon, Tacite, Shakespeare, Molière, La Bruyère, Goethe, les contes de Voltaires, cela vous retrempe. Car enfin quel peut bien être l’état d’âme d’un homme qui s’enivre d’auteurs comme Baudelaire, Verlaine, Poe , Goncourt, Huysmans, Jean Lorrain, et qui croit se reposer en lisant la critique fluide et déconcertante de M. Jules Lemaitre ou de M. Anatole France ?

-          Je me le demande comme  vous, fit Gérard Delhi.

-          Un tel régime ne peut qu’émacier l’esprit, affaiblir le moral et le physique, trancha le commandant Timor. On finit par devenir un voluptueux, un nihiliste, un être enfin impropre a la vie sociale. L’influence morbide de certaines œuvres littéraires est incontestable, et si une réaction ne se produit pas contre ce courant, il en résultera un affaiblissement  notable de l’esprit français – je dis bien de l’esprit français, ajouta M. Timor, parce que les livres déliquescents des esthètes anglais, russes ou italiens ne sont pris au sérieux et vraiment lus et sentis qu’en France.

-          Mais, dit Gérard, la réaction se fait à l’heure actuelle d’une manière sensible par les livres et les articles de M. Brunetière, de M. Fouillée, les romans de M. Edouard Rod, de M. De Vogue, de M. Paul Adam, de M. Bourget dernier genre…

-          Je trouve qu’il se publie trop de romans, hasarda le bordelais  Paul Leroux, en caressant sa belle barbe.

-          C’est vrai, répondit Claude Sartène, et de cette masse de romans jetés chaque année  dans la circulation, c’est à peine d’être lus. Le reste, c’est toujours le même roman qu’on recommence : le roman de l’adultère. C’est un peu lassant, et plus le roman est naturaliste, plus il est lassant. Je ne sais plus qui a dit que rien ne ressemblait tant a un roman naturaliste qu’un autre roman naturaliste.

-          Parbleu ! dit Gérard, il n’en saurait être autrement, Flaubert ayant atteint perfection dans le genre du premier coup, en écrivant Madame Bovary. Apres lui, il n’y avait plus qu’a imiter. C’est là   l’éternelle histoire des genres en littératures aussi bien qu’en tout autre art. Voyez l’histoire de la tragédie ! Autrefois, pour faire ses preuves d’écrivain, un honnête homme était oblige d’écrire au moins une tragédie, c’était la pierre de touche du talent, aujourd’hui il faut avoir fait un roman. Il a été écrit ou jouée des certaines mille de tragédies consacrées de Corneille et de Racine, parce que ces deux-là avaient atteint dès le début, la perfection dans le genre. Et des tragédies aussi bien faites que les leurs, - mais venues après, ne comptent pas, il en est de même du roman.

-          Alors quels sont les romans qui comptent ? demanda Madame Dufey.

-          Ceux qui ont une valeur littéraire : seulement au rebours des tragédies, on ne les relit pas, répondit Gérard.

-          Parce qu’on n’a pas le temps.

-          Cependant on relit bien la Princesse de Clèves, Manon Lescaut, Candide, Adolphe.

-          Parce qu’ils sont courts, bien faits et sont de petits chefs-d’œuvre de grâce, de sensibilité, d’esprit ou d’analyse. Les nouvelles de Mérimée et Maupassant, les contes et les romans d’Alphonse Daudet et M. Anatole France jouissent jusqu’ici du même privilège. Il va sans dire qu’on relit Madame Bovary, c’est une œuvre d’art.

-          Pourtant on relit aussi Eugénie Grandet et Cousine Bette de Balzac observa Madame Dufey.

-          Sans doute, poursuivit Gérard, qui était un balzacien fervent, mais Balzac jouit d’une situation exceptionnelle parmi les romanciers. Ceux qui n’ont pas lu les quarante volume de la Comédie Humaine, veulent en avoir au moins une  idée  et croient y arriver en lisant les deux romans qui sont considérés comme les chefs-d’œuvre de ce génie extraordinaire. Mais il faut lire tout Balzac, parce  que Balzac a crée tout un monde.

-          Je raffole  des secrets de la Princesse de Cadignan, roucoula Madame Henger.

-          L’Histoire des Treize fait mes délices, opina à  son tour, M. Paul Leroux.

-          La recherche de l’absolu est un fameux roman ! lança Lacorne.

-          Et une Ténébreuse affaire donc ? jeta Porus.

-          Il y en a pour tous les gouts, murmura Claude Sartène.

-          Sans compter, reprit Lacorne, que dans son drame : Les Ressources de Quinola, Balzac prouve que la découverte de la vapeur est due à Espagnole dès le seizième siècle.

Chacun eut froid dans le dos, tout faisant présager que Lacorne allait entreprendre une dissertation scientifique sur la matière. Mais Claude Sartène crut prévenir cette catastrophe, en détournant la conversation de Balzac.

 -     Ce qu’il y a de certain, dit-il, c’est qu’aujourd’hui la forme du roman est employée non seulement pour expliquer les sentiments les plus complexes de l’âme humaine, mais encore cette forme embrasse à la fois les questions les plus diverses et les plus générales de l’ordre social, moral, philosophique, ethnique, scientifique.

Au mot scientifique, lacorne brandit sa fourchette à l’extrémité de laquelle tenait un morceau de pain imbibé de sauce, en s’écriant :

-          Au point de vue scientifique, Jules Verne détient le record, et bat Flammarion lui-même – qui cependant en écrivant Uranie, a prouvé qu’il n’était pas un enfant ! J’ai une reconnaissance  toute particulière pour Jules Verne, car c’est grâce à lui si je suis arrivé à me rendre compte de bien des choses ! Son voyage dans la lune est prodigieux ! Mais, messieurs, examinez donc la chose, c’est que ce n’est pas une petite affaire qu’un voyage dans la lune. Songez que la lune est à une distance de près de 90.000 lieues de la terre, quatre-vingt dix mille lieues, entendez-vous ???

-          Nous  entendons bien, Monsieur Lacorne, dit avec douceur le docteur Allan, seulement personne n’est jamais allé dans la lune.

-          Comment ?

-          C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

-          Alors Jules Verne a donc menti ?

-           Mon Dieu ! Monsieur, c’est-à-dire cet écrivain s’est servi des résultats obtenus par l’analyse spectrale pour bâtir un roman destiné à amuser les grandes personnes et à exciter la curiosité des…enfants

                  -   Lacorne demeura bouche bée devant cette révélation, mais Philippe Auguste jugea opportun de placer son mot :

                  -      Je trouve, dit-il gravement qu’on peut facilement aller dans la lune…

                   -       Comme on riait avec entrain du propos qu’il venait d’énoncer, Philippe Auguste se fâcha.

                   -      Je n’ai rien dit d’absurde ! clama-t-il, hors de lui.

Les rires redoublèrent.

-          Je ne suis ni Le Verrier, ni un Flammarion, ni un Berthelot, ni un Claude Bernard, ni un Edison, ni Jules Simon !...

On ne riait plus, on se pâmait.

-          Mais j’ai du sens commun à revendre. Mon bon sens me dit qu’on peut aller dans la lune  en ballon très facilement, on n’a qu’à monter, monter, monter…  Où   , mais où voyez-vous donc la difficulté ?

Apres que les rires se furent un peu calmés, le docteur dit avec bienveillance :

-          La difficulté, Monsieur Philippe Auguste, est dans l’impossibilité de s’élever plus haut que deux lieue dans l’espace, et comme la lune est à une distance de près de quatre-vingt dix mille lieues de la terre, vous voyez…

-          Et pourquoi ne peut-on pas s’élever plus haut que deux lieues dans l’espace, interrogea Philippe Auguste d’un ton revêche ?

-          Parce que, à cette hauteur, répliqua le docteur, la raréfaction de l’air, le froid excessif, vous tuent net un homme. N’allons donc pas plus loin. Et encore remarquez qu’à une lieue de recourir à  l’absorption de l’oxygène qu’on a toujours soin d’emporter avec soi en ces ascensions, dans des tubes d’acier à robinet…

-          Ah bah !

-          Vous voyez donc, Monsieur Philippe Auguste, que le bon sens ne peut pas tout expliquer.

-          En attendant, dit Claude, nous voilà loin de la littérature.

-          Pas si loin que vous le croyez, tonna Rorrotte en entrant en scène. J’ai lu comme je tiens à émettre sur ce que j’ai lu.

-          Alors nous allons nous amuser, coula  Claude à l’oreille de Mademoiselle Taran

On était au désert.

-          Apres vous, les confitures. Commandant, dit Mentor Labbe.

-          Vous disiez, Sénateur, interrogea Gérard ?

-          Je disais, reprit Rorrotte, que dans toute cette conversation de tout à l’heure sur la littérature, j’ai trouvé bizarre qu’en parlant de romans, personnes n’ait crû nécessaire de citer les noms de MM. Xavier de Montépin, Richebourg, Matthey, Saunière, etc.

-          Mais si on n’a pas cité les noms de Stendhal, George Sand, Feuillet, Loti, Zola, ce n’est pas ceux de ces…

 

                Fernand Hibbert 

Extrait du roman "SENA"

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Œuvres principales:

Romans:

·         Séna. Port-au-Prince: Imprimerie de l'Abeille, 1905; Port-au-Prince: Fardin, 1976; Port-au-Prince: Deschamps, 1988.

·         Scènes de la vie haïtienne. Les Thazar. Port-au-Prince:  Impr. de l'Abeille, 1907;  Port-au-Prince: Fardin, 1975; Port-au-Prince: Deschamps, 1988.

·         Scènes de la vie haïtienne. Romulus.  Port-au-Prince: Impr. de l'Abeille, 1908;  Port-au-Prince: Fardin, 1974;  Port-au-Prince: Deschamps, 1988.

·         Le Manuscrit de mon ami. (publié en feuilleton dans Le Matin, 1910)  Port-au-Prince: Imprimerie Chéraquit, 1923;  Port-au-Prince: Fardin, 1976;  Port-au-Prince: Deschamps, 1988.

·         Les Simulacres; l'aventure de M. Hellénus Caton. Port-au-Prince: Imprimerie Chéraquit, 1923; Port-au-Prince: Fardin, 1974; Port-au-Prince: Deschamps, 1988; Port-au-Prince: Presses Nationales d'Haïti, 2005.

Nouvelles:

·         Masques et visages.  (publié en feuilleton dans Le Soir, 1910)  Port-au-Prince:  Deschamps, 1988.

Théâtre:

·         Une Affaire d'honneur, comédie en une acte. Port-au-Prince: Imprimerie de l'Abeille, 1916.

·         La Réclamation Hopton, comédie en deux actes.  Port-au-Prince: Imprimerie de l'Abeille, 1916.

·         Théâtre. (Une affaire d'honneur, La réclamation Hapton, Le caïman). Port-au-Prince: Deschamps, 1988.

 

Sur Fernand Hibbert:

·         Feldman, Yvette Tardieu. "De la colonie à l'occupation: les étrangers chez Fernand Hibbert". Conjonction 122-123 (1974): 23-38.

·         Lahens, Yanick. "Le paraître féminin, sa structure, sa stratégie, dans le roman de Fernand Hibbert, Les Thazar". Conjonction 136-137 (1978): 45-55.

Traductions:

en espagnol:

·         Sena. (revisión de la traducción, Roberto Romani Velasco).  La Habana: Casa de las Americas, 1977.

 

 

 

   « Il y a trop de mains pour transformer le monde mais peu de regard pour le contempler »  

     Julien Gracq                                                                                                        

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