L'ingrat
Par Léon LALEAU
Puisque tu as frappé et que tes pieds sont las,
entre, Visiteuse inconnue, au fier visage;
entre, puisque s'alourdissent tes pas
et qu'au dehors le vent lacérait ton corsage.
Mon foyer est à toi; ses huis te sont ouverts,
Jette ton humide écharpe
et couche ta fatigue au creux du divan vert.
Tes doigts frissonnent comme des cordes de harpa
et la pluie et le sueur sinuent sur ta chair.
Mes tes pieds mouillés sur cet escabeau,
entortille-toi de cette chaude fourrure...
Tu t'en iras demain, si, demain, la Nature
s'habille de clartés et si le ciel est beau.
Si tu as encor froid et que ta chair frémisse
serre-toi bien fort contre moi et glisse
entre mes doigts, les doigts de tes frigides mains...
Et maintenant dis-moi ce que tu souhaites?
J'ai du vin pour ta soif; j'ai des fruits pour ta faim
et la maison t'accueille ainsi qu'un jour de fête.
Si ta grâce lassée rêve de s'endormir
pose à mes bras offerts ta chevelure noire.
Au rythme de ma voix je ferai fuir
la meute inassouvissable de tes déboires,
car j'orchestre à loisir
d'exaltantes chansons dont les multiples airs
scandent l'envol étourdissant
du Rêve et l'enivrant galop de la chimère.
Quand le sommeil aura clos tes paupières
sur les clartés mouillées de tes yeux languissants,
je guiderai tes pas, moi-même, vers le lit
dont les draps t'étreindront de leurs caresses blanches.
Anxieux, je te veillerai toute la nuit
comme si tu m'étais une petite soeur;
et vers l'aurore, mon sourire qui se penche,
s'effeuillera sur toi en propos de douceur.
Mais si mes soins fraternels, taciturne hôtesse,
et mes chastes empressements, sont vains,
ainsi que mes fruits d'or, et mon lit, et mes vins,
à chasser ta fatigue et guérir ta tristesse,
et qu'il faille à ta lassitude
le fruit mûr du baiser, le vin fort des caresses,
et l'oreiller d'amour d'une savante main,
bien vite alors, délaisse
mon accueil et reprends, dans la nuit, ton chemin.
Car tu trouveras tout ici, hormis l'Amour.
Je ne l'héberge plus chez moi...
Un jour
que, comme toi,
il était las dans le silence, et l'heure sombre,
qu'il était las d'avoir, durant des jours sans nombre
maculé sa tunique à la vase des routes,
j'ai, de mes bras seuil sa tristesse en déroute.
Il a mordu
aux fruits d'or dont s'enrichissait ma table
et, dans ma coupe de cristal,
fréquentes fois remplie,
il a bu de ce vin léger et délectable
dont tu n'as pas voulu pour apaiser le mal
que t'ont fait ta fatigue et ta mélancolie.
Appuyé contre alternant avec le mien
il a dormi
toute la nuit,
l'âme au repos, la chair inerte,
dans la blancheur réchauffante de mon grand lit.
Tenez, je sens encore aux paume de mes mains
les parfums moissonnés aux flots de sa coiffure.
Et pourtant, le matin, à l'aube, il est parti
sans que mes lèvres pures
aient, sur les siennes, mis le baiser de l'adieu...
Il est parti...
et, parce que mes yeux
qu'appesantissait le sommeil
ne s'étaient pas encore
entr'ouverts aux baisers vermeils
de l'Aurore,
-il en a, l'ingrat, profité
pour saccager mon coeur
et emporter
en s'enfuyant,
en s'enfuyant de ma demeure,
le trésor que m'étaient mon rêve insouciant
et les tintements d'or de ma jeune gaité...
Extrait de La flèche au ceour de Léon Laleau,
paru aux Editions Parville,à Pris, en 1926. Ce receuil a été préfacé par Maurice Rostand.
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O servantes de mon enfance, je pense à vous,
Divinités au seuil de la maison profonde!
Valéry Larbaud
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