La mort des dieux de la littérature haïtienne

Publié le par Mots d'Ivoire

Par Edward Munch, peintre du 19ème siècle

Nietzsche par Edward Munch, peintre du 19ème siècle

 

« Dieu est mort, et avec lui sont morts ses blasphémateurs »1. Cette citation provocatrice de Nietzsche est un cri de révolte en vue de la destruction des anciennes valeurs judéo-chrétiennes pour la création de nouvelles valeurs. Si le nihilisme nietzschéen sera lors de cet article sorti de son contexte d’origine,  nous souhaitons nous servir de cette citation pour résumer une situation qui lui convient bien dans la littérature haïtienne contemporaine. Comme dans tout mouvement culturel contemporain, l’académisme tient de moins en moins de place en Haïti, et chacun pourrait publiquement se lancer dans un projet individuel d’écriture sans crainte d’être exclu par une école dominante. Sauf que, sans que le secteur politique y ait mainmise aujourd’hui, on peut remarquer qu’il y a dans la communauté littéraire haïtienne, une lacune en termes de dissidence. Pourquoi en cette période dite démocratique, les écrivains émergents choquent moins et deviennent moins dangereux ? Nous allons d’abord explorer quelles sont ces valeurs anciennes dans lesquelles notre littérature est engoncée, puis voir quelles sont ces voix émergentes qui ne les surmontent pas, pour finir par désacraliser ce système qui parait intouchable.

Dieu se cite lui-même. « Ainsi je deviens moi-même Dieu en partie et en totalité »2. Frankétienne est celui qui se revendique le plus farouchement d’ordre divin dans la littérature haïtienne. Je dis bien, car l’argument théologique d’ordre divin est ainsi conçu que la Création est une œuvre si complexe qu’elle ne saurait être produite que par un être doué d’intelligence « supérieure » qui serait Dieu. Frankétienne a une position particulière dans la littérature car bien qu’il ait fait partie d’un mouvement collectif, le spiralisme, fondé avec Philoctète et Fignolé, son style est revendiqué le plus fou et le plus complexe. De surcroît, l’auteur se revendique d’une éternité dans la littérature, « – J’ai écrit une œuvre épique pour cinq siècles et pic à venir. /- Et après ? / -Il n’y aura plus de littérature. »3

Hélas ! Cher Frankétienne, la littérature aura besoin de vous pour d’autres millénaires encore car si elle ne fleurit plus, ce sont nos cœurs qui fanent.  Surtout que ce n’est pas le seul écrivain accusé de justifier sa position dans l’espace littéraire de droit divin. Vers le premier semestre de l’année 2012, une gerbe d’articles s’est ficelée à ce propos dénonçant en les nommant clairement les écrivains Frankétienne, Lyonel Trouillot et Georges Castera d’imposer un veto sur les plumes émergeantes, en les encadrant un peu trop ironiquement, les empêchant ainsi de renouveler la littérature. On constate que la majeure partie des écrivains qui sont sortis de leur moule produisent des textes semblables, tirant tous du réalisme émotif.

J’ai connu mon expérience personnelle à l’activité dirigée par Trouillot et Castera qui est Vendredi Littéraire. Où j’ai été bien accueilli, avec des sourires, un jeu de lunettes de Castera faisant mine de ne pas pouvoir lire mon livre avec ses verres, empruntant ceux de Trouillot pour montrer que ce n’est pas dans les lunettes que le problème se trouve mais dans ce qu’elles regardaient et affaire de rigoler un peu. Puis le déroulement d’une séance de lecture dont je ne connaissais pas le plan puisque c’était ma première participation et que comme l’a fait remarquer Trouillot, j’ai presque le même âge que son activité. Lectures, séance de questions et jugements très brefs de Castera sur mes écrits et ceux de la poétesse que j’avais invité à lire avec moi.

Si je savais que je devais faire face à une évaluation, je n’y aurais pas été. La problématique que posaient les articles d’Anderson Dovilas, de Claude Sainnécharles et de Robert Berrouët Oriol (Pour en finir avec cette dérogation littéraire en HaïtiContre l’impertinence casterienne et trouillotienneFlagrant malaise dans la littérature), était-elle que les gérontes du champ littéraire haïtien faisaient une campagne de dévalorisation des jeunes écrivains émergents ou qu’ils mettaient trop leur emprise sur cette dite jeunesse ? Ni l’une ni l’autre de ces attitudes n’ont de valeurs positives pour l’avenir. Les générations littéraires marquantes, ne se construisent pas en dépendance avec les générations précédentes. Bien au contraire, l’histoire retient de prime abord les ruptures, les révoltes, les différents changements d’un corps social.

On pourrait parler d’un « dieu caché » comme Lucien Goldmann  en sociologie de la littérature qui dans Pour une sociologie du roman, montre que la mise en valeur du roman dans la société occidentale correspond à l’individualisation progressive de cette société. Il me semble qu’on pourrait parler d’une individualisation dans le champ littéraire haïtien où le culte de la personnalité, une certaine vertu de l’égoïsme comme dirait Ayn Rand,  prend trop de places sur la profondeur et l’originalité.

Toutefois, on peut encourager des initiatives nobles. Le centre Pen Haïti ouvre ses portes à des résidences littéraires pour jeunes dans un pays où nous savons que la principale lacune de la jeunesse n’est pas le manque de créativité mais le besoin de pain pour survivre. Le Nouvelliste consacre ces temps-ci quelques pages dans la rubrique culture aux écrivains émergents qui devraient avoir accès à toutes les rubriques, car la tâche des générations futures sera de questionner cette réalité sociale et ses acteurs pour faire bien mieux.  Nous exhortons la revue Demanbre et autres à mouiller un peu plus leurs pages de l’encre de la jeunesse dissidente.

Ou que tout cela ne se fasse pas, ce n’est pas une fatalité. Il me semble que beaucoup des institutions du pays ont fait leur temps et qu’elles doivent être renouvelées, surtout dans le domaine littéraire qui doit être l’avant-garde par excellence. Nous devons faire que nos superstructures rejoignent les infrastructures de notre temps. Les écrivains d’aujourd’hui sont primés par l’Etat, tant il se sent complice de ceux qui jouent mal leur rôle de réflexion critique. Où sont nos deux Jacques, Roumain et Stephen Alexis ? Nos hommes de conviction. Les actes qui suivent les paroles. Nos écrivains dangereux pour la continuité plate et ennuyeuse de la politique.

« Le champ littéraire ne peut être, par ce besoin de vitalité propre à sa nature et nécessaire à son développement, qu’espace de contradiction » nous dit Lyonel Trouillot dans sa réponse à Claude Sainnécharles (concernant un article du poète Thélyson Orélien dans La Presse canadienne). Soit, nos ainés n’ont aucune autorité légitime pour imposer une manière d’écrire aux avant-gardistes. Tout au contraire, tout ce qui sera valide dans les années à venir sera ce qui est contraire à leur goût. « Ose ta cause et ta symbiose » dit le vieux Frank qui nous tient tous à cœur. Précisons que l’auteur de cet article n’a subi aucune frustration particulière de générations chronologiquement précédentes, mais l’indépendance ne se donne pas, elle s’acquiert.

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »4

Fabian Charles
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  1. Ainsi parlait Zarathoustra, Friedrich Nietzsche
  2. Anthologie secrète, Frankétienne, Editions mémoire d’encrier
  3. L’oiseau Schizophone,Frankétienne
  4. Le gai savoir, Friedrich Nietzsche

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 Sources : http://parolenarchipel.com/2013/09/27/la-mort-des-dieux-de-la-litterature-haitienne/

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