Lettre à ma mère

Publié le par Yéto

  Par Yacinthe VALMY     

  

                 Je t’écris pour te dire que le temps se métamorphose en fossoyeur d’espérance… T’écris pour te dire que Port-au-Prince s’en va, pieds-nus, laissant derrière elle des cadavres en juxtaposition et des pleurs en fil indienne.

 

                Mère, à l’instant où je rédige cette missive de grosses gouttes de sueurs joignant à ce filet de sang dégoulinent sur mon visage. Mon cœur bat à un rythme inhabituel au point qu’il m’arrive de penser que mon âme pourrait à bien des égards lâchés prise à n’importe quel moment. Ah ! Qu’importe dirai-je. Puisque ma mort restera un temps-soit-peu insignifiante comme celle de tant d’autres d’ailleurs.

 

               Au vrai, j’étais seul dans la chambre en train d’achever un devoir que je devais remettre le lendemain matin à la fac quand le fâcheux incident a eu lieu. La terre a tremblée et Port-au-Prince est comme balayée en une fraction de secondes. Je n’ai pas su, tendre mère, trouver les mots justes pouvant peindre et traduire cette sinistre réalité. Je commence à peine à prendre conscience de mon état réel. Cela fait un long temps que d’épais murs me tiennent prisonnier. Et l’idée de crever ici, tel un rat malade dans un trou ne m’a pas quitté. Je sens tout le poids de la chambre pesant sur moi. L’air, là où je suis, ne pénètre que très faiblement et rend difficile le bon fonctionnement de mes poumons.

 

              … Je t’écris pour te dire l’innocence du sang qui a coulé… T’écris pour te dire le non-sens des mots quand partout s’installe le chaos.

 

              Parbleu ! J’ai dormi un peu, ne sachant pendant combien de temps. Je suis réveillé avec bien entendu cette soif insupportable qui me tenaille. Ma gorge devient de plus en plus sèche. Le sang et la sueur n’arrête pas leurs cours sur mon visage trop apeureux. J’attends tout en improvisant un tas de choses.

 

             … Je t’écris pour te dire le désarroi de chaque maison à l’approche du vide… T’écris pour te dire que les heures s’arrachent au temps pour pérenniser mon angoisse.

 

             Nous reverrons-nous donc tendre mère ? Ah ! Je ne crois que très peu. Je commence à avoir froid. J’ai comme l’impression que mon corps tend à perdre un peu de sa chaleur, cette douce chaleur qui l’animait au préalablement. J’ai la ferme conviction que mes jambes, si j’aurai la chance de sortir vivant de ce trou, ne me serviront plus à rien. Une atroce douleur se mêle à mon intenable peur. Dieu merci, la batterie de mon téléphone portable se porte bien. Et s’il m’arrive de rendre l’âme, tel un vilain criminel, tache de conserver ce machin, bienfait de la civilisation de la technologie. C’est ce truc qui m’a permis de partager avec toi les dernières minutes de ma vie.

 

             … Je t’écris pour te dire que le crépuscule a laissé son manteau de rêve parmi un tas de maisons en ruine… T’écris pour te dire que faute du vent beaucoup de nez sont morts asphyxiés.

 

            En dépits de tout, ma foi chrétienne ne m’oblige à nourrir en moi de fol espoir. Je n’ai pas cessé de prier. Je remets donc à Dieu mon devenir. Je respire de plus en plus mal. Dans ma bouche il ne reste plus de salives. Mourrai-je donc assoiffé ? C’est désormais une évidence.

 

           … Je t’écris pour te dire, que malgré tout, le grand arbre de la vie ouvre ses larges branches et convie tous les oiseaux du ciel au festin du soleil…

 

  Schélomi Lacoste                         

  Port-au-Prince, le 13 Janvier 2010

 

                                                                                                   Yacinthe VALMY  

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...Et la nuit arrivera comme femme en deuil...

                                      Jacques Roumain    

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